De l'espace et du temps

Quand on navigue loin et longtemps, on se rend compte que les notions d’espace et de temps deviennent assez rapidement floues.

L’espace tout d’abord. Dès les amarres larguées, l’espace se limite au navire, qu’il soit petit ou grand. Certes, le navire nous permet de nous déplacer pour aller d’un point A à un point B dans un plus grand espace, mais l’espace concret est bel et bien limité au navire. D’ailleurs, plus on s’éloigne de la côte plus cette sensation devient forte. À tel point que le ‘reste du monde’ fini par devenir un concept duquel on pourrait presque douter tant il devient éloigné. Une sorte d’univers semblable au "The Truman Show" où le paysage défilerait autour du navire. Et pendant ce temps, l’activité à bord poursuit son cours, comme si rien d’autre n’était.On pourrait philosopher sur la notion de référentiel. On pourrait… On va laisser ça aux bouquins de physique pour le moment. Pourtant, il y a matière à réflexion…

2022 01 13 ACP 6091 Sight vane 0 fbGolfe de Gascogne, Océan Atlantique.

En plus, en travaillant à la machine, au plus profond des entrailles de la bête, on a assez peu l’occasion de voir ce qu’il se passe dehors (de toute façon, il n’y a pas grand-chose à voir à part du bleu en haut et en bas, et cela dans toutes les directions !) ce qui accentue encore cette impression de déconnexion. Tout au plus, le galop transpirant des 30 000 chevaux peut nous renseigner sur le fait que que l’on fasse route ou non…

2022 01 16 ACP 6150 noon position 0 fb

On pourrait penser que les escales permettent de reconnecter le navire au vaste monde. Mais en fait les terminaux de containers se ressemble plus ou moins (au climat près !) : des boites de partout, des grues, des camions, … On finit par ne plus savoir où on est. On est à bord, tout simplement...

2022 01 19 ACP 6196 Container terminal 0 fb
Les sorties à terre permettent de rompre temporairement avec cet espace limité par des tôles d’acier. Cependant, elles sont rares en raison des impératifs des opérations commerciales et du travail à bord, mais aussi en raison des questions de sûretés et autres restrictions sanitaires.


2022 01 20 ACP 6257 Coconut beach 0 fbLe Gosier, Pointe-à-Pitre, Guadeloupe.

Il va sans dire, que dans ces circonstances, les préoccupations mondiales et nationales sont bien loin des esprits, et c’est très bien comme ça ! Même si grâce à l’accès à internet, il est possible de suivre tout ça presque comme à la maison. Mais en vrai, on ne s’y intéresse que peu tellement on se sent éloignés, dans un autre monde à part entière. Même ce qui se passe à la maison paraît très lointain. D’ailleurs la réciproque est vrai : il n’est pas aisé d’expliquer ce que l’on fait/vit à bord. On travaille, on mange, on dort. Voilà. Pour le reste, il faut en faire l’expérience pour comprendre.

 2022 01 13 ACP 6120 sailing at dusk 0 fbOcéan Atlantique

Si l’espace est déformé par la navigation, le temps lui aussi n’est pas indemne. Du fait de la routine quotidienne répétitive, le temps n’a plus vraiment de sens : hier se confond avec demain. Et si parfois les heures paraissent individuellement interminables, elles finissent toujours par s’assembler pour former des jours puis des semaines qui eux s’envolent à toute allure.

2022 01 16 ACP 6146 Sailing toward the sun 0 fb

Au final, tous les jours se ressemblent, surtout ceux qui se finissent en « di ». Il n’y a guère que le dimanche pour rythmer le temps en marquant la fin de la semaine. En effet, en plus des « daily routines », on effectue les « sunday routines » ou taches hebdomadaires. Non que le nettoyage d’un filtre plein de fuel lourd à 120°C soit particulièrement agréable (avoir ce ‘plaisir’ une fois par semaine est amplement suffisant), mais c’est une variation subtile qui annonce la fin de la semaine en cours et le début d’une nouvelle semaine. En vrai, ça ne change pas grand-chose, mais c’est comme le Nouvel An, ça marque le coup.
Mais surtout, quand les circonstances le permettent, le dimanche après-midi, c’est la sieste ! Pas la petite siestouille d’après le repas pendant laquelle on regarde ses paupières pendant 20 minutes avant de redescendre travailler. Une vrai sieste bien féline. Avec ronflements et tout ce qu’il faut ! On peut aussi vaquer à ses occupations comme faire quelques photos, lire, un tour de piscine … avant de faire sa ronde du soir. La marmotte retourne dans son terrier et le temps reprend alors son cours normal…

Si je connais la date du jour, c’est uniquement parce que je l’écris deux fois par jour en faisant les relevés des sondes de différentes capacités du navire (huiles et eaux usées, boues issues du combustibles, …). Quand à savoir quel jour on est…. ? Heureusement que le cuisinier écrit le jour sur le menu, sinon on serait capable de raté dimanche !

 soundings

Un autre phénomène lié aux voyages vers l’Ouest ou l’Est est le changement d’heure. Car contrairement à un voyage rapide, en avion par exemple, où on se prend plusieurs heures de décalage d’un coup dans la tête, on gagne ou on perd une heure régulièrement. Sur une traversée de l’Atlantique à 17 nœuds, on change d’heure presque tous les jours. Et quand on ne change pas d’heure, on se rend bien compte que le soleil ne se couche pas à la même heure que la veille ! Ces changement d’heure font l’objet de diffusions spéciales de sorte que toute le monde soit au courant. Et comme la chose est bien pensée, vers l’Ouest on rajoute une heure à la nuit (à 01h00, on retourne à minuit) et vers l’Est, on enlève une heure à la journée (à 14h00, on saute directement à 15h00).

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 Avant d’aller m’endormir en lisant quelques pages d’« Une introduction à : les relativités : espace, temps, gravitation » de M. Le Bellac, je voudrais partager une citation d’un autre physicien, Erwin Schrödinger, qui est surtout connu pour avoir, par la pensé, fait des misères (et pas, enfin on peut pas déterminer exactement… d’ailleurs c’est bien là que réside le problème !) à un chat devenu célèbre pour ses possibles mésaventures. Entre quelques réflexions relatives à la physique quantique alors naissante, Erwin a énoncé ce fait déroutant, et pourtant vérifié par l’expérience, à propos de l’espace et du temps :

 

« Love a girl with all your heart and kiss her on her mouth: then time will stand still and space will cease to exist. » - Erwin Schrödinger

La même,  en français :

« Aime une fille de tout ton cœur et embrasse la sur la bouche : alors le temps s’arrêtera et l’espace cessera d’exister » - Erwin Schrödinger

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